Entre joies de la maternité et prise d’otage corporelle

Depuis quelques mois, je nage dans ce gigantesque dilemme qu’est la grossesse.

Entre l’euphorie de constater la capacité de mon corps à porter la vie, un fait pour le moins magique, ET l’amertume de constater que je ne suis plus en mesure de contrôler mon aspect physique.
Semaine après semaine j’assiste impuissante à la déformation et la fragilisation littérale de mon corps en n’ayant aucun autre choix que de l’accepter.
Même en ayant tenté de me préparer psychologiquement, ce simple fait pèse sur mon mental plus que je ne l’avais prévu.

Comme beaucoup de personnes, j’imagine, je n’ai jamais été totalement persuadée de la beauté ou la désirabilité de mon apparence physique.
Il me semble important de préciser qu’en tant que femme noire je n’ai pas seulement dû apprendre à me désolidariser d’injonctions à ressembler à des modèles de beauté sexistes inatteignables, mais aussi racistes. Le corps dans lequel je naviguais cette société n’était pas seulement imparfait mais représentait l’extrême opposé de ce que la grande majorité considérait comme "attirant".
Ma peau, ma carrure, ma voix me rendaient "trop masculine" tandis que mes seins, mes hanches, mes lèvres me rendaient d’office "vulgaire" ou "indécente".

Malgré cela et à force d’années de travail sur moi même j’ai appris à m’aimer. Un amour inconstant, forcément, mais bel et bien réel.
Évidemment je n’ai jamais cessé de me trouver des défauts, de constater que l’amour que je portais à mon corps et à ceux qui me ressemblaient ne me faisait pas devenir comme par magie le modèle par défaut adulé par la société.
Mais je trouvais toujours des moyens d’être agréablement surprise par mon reflet, visiblement imparfait, mais exsudant une certaine beauté.

Après mûre réflexion il s’avère qu’en plus de mon apparence pure, j’accordais de la valeur au fait de pouvoir, dans une certaine mesure, contrôler cette apparence. Je trouvais aussi le bonheur dans le constat de ma puissance physique.
Outre mes longs épisodes dépressifs durant lesquels toute motivation au sport ou à l’alimentation était impossible, j’ai longtemps admiré mes capacités de vitesse, d’endurance, de technique, ainsi que la capacité de mon corps à s’affiner et se dessiner au moindre effort physique couplé de repas réguliers.

Il m’est apparent aujourd’hui que la satisfaction ressentie à ces moments était bel et bien encrée dans la volonté d’appartenir à des normes sexistes ainsi que dans une certaine grossophobie internalisée (n’avoir aucun problème à respecter et défendre des personnes grosses ne m’empêchait pas d’emmettre silencieusement un jugement de valeur basé sur le poids, celui d’autrui mais aussi le mien, m’aimant significativement plus lorsque le nombre sur ma balance baissait, peu importe si la manière de perdre ces kilos était mauvaise pour ma santé).
Mais je me dois d’être honnête avec moi même dans ce travail d’introspection.

Quoi qu’il en soit je n’étais pas en paix avec mon corps mais je n’étais pas en guerre non plus. Je savais l’apprécier lui et ses capacités. Par dessus tout j’étais toujours en mesure de faire des plans sur la comète quant aux objectifs physiques que je voulais atteindre puisque j’étais seule pilote et décisionnaire.

Aujourd’hui je ne le suis plus. Ce ne sont ni le sucre ni le gras qui remplissent mon ventre, ma poitrine, mes joues ou mes cuisses. Ce n’est pas l’absence d’activité physique qui fait mon corps s’élargir. Un être réside au plus profond de moi et a élu domicile dans ce temple dont j’étais anciennement propriétaire, dorénavant c’est lui qui choisit l’apparence de son foyer. Évidemment je suis responsable de sa présence même, cet être n’a pas demandé à exister. Mais force est de constater qu’etre consciente de ce fait ne m’empêche pas de le considérer comme la source des chamboulements que je vis.

C’est arrivé graduellement. Au début les changements opérés sont majoritairement invisibles. Puis doucement mais sûrement, j’ai observé mon corps changer, s’étirer, assez lentement pour que je ne m’en rende pas tout de suite compte, assez vite pour réaliser en quelques semaines que je n’étais plus la même personne.

En l’état, tout est donc réuni pour me faire replonger dans une certaine déception. Non seulement j’assiste à ma déformation régulière et constante, mais en plus je ne suis que simple spectatrice, et non plus actrice de ces changements. (Je ne parle ici que des changements extérieurs et visibles de ma personne. Mais les changements internes, les symptômes maladifs et douloureux qui s’opèrent également ne font que renforcer mon impression de ne plus être au contrôle).

La raison de ce bouleversement est source d’excitation, d’amour, de sentiments indescriptibles pour moi. Les changements que je subis sont absolument nécessaires au bon développement de l’être que j’ai décidé d’amener dans ce monde. Pourtant, ces certitudes ne suffisent pas à effacer mes complexes renaissants.

Je me compare aux corps auxquels je ne peux plus, du moins présentement, ressembler. Je me compare à moi même dans les moments de ma vie où je m’aimais le plus. Où mon corps était mon instrument, capable de prouesses et de performances physiques.
J’exècre l’impression de ne plus être désirable aux yeux de celui pour qui j’aimerais représenter un idéal. Moi qui ai longtemps travaillé sur une confiance en moi, au moins de surface, je me retrouve sujette à des insécurités vis à vis d’individus qui n’ont pourtant aucune importance ni place dans ma vie.
Je déteste le fait de vivre dans l’indisposition et la douleur constante faisant de moi une responsabilité en plus à gérer pour ceux et celles qui m’entourent. Je suis hantée par la possibilité de ne plus jamais, même après avoir donné naissance, pouvoir ressembler exactement à celle que j’ai été. Comme si j’étais dans l’obligation de me perdre pour accomplir cette mission.

Globalement je me sens coupable. Une culpabilité très certainement nourrie par une internalisation des injonctions aux joies de la maternité qu’on nous sert à nous, propriétaires d’utérus, tout au long de notre vie. Je devrais me considérer chanceuse d’avoir eu le luxe de choisir d’être dans cette situation, me jeter corps et âme dans ma mission de futur parent, faire de cet humain en devenir ma seule et unique préoccupation mais aussi le faire avec le sourire sous peine d’être une mauvaise mère avant même l’apparition de mon enfant.

Il n’empêche que cette culpabilité existe. Je ne cesse de me reprocher mon ingratitude, mon attention à ce qui devrait être un détail comparé au miracle qu’est le fait de porter la vie, mais je ne peux nier les faits.
Je balance entre l’affection intense pour cette petite chose, ma volonté de la protéger de tout, la joie de pouvoir utiliser mon propre corps, le temps de ma grossesse, comme son ultime bouclier de défense ainsi que son plus comfortable refuge... Et la rancoeur de me sentir comme dans une prise d’otage morphologique et sanitaire, incapable d’agir sur ma propre apparence, incapable d’assurer mon propre bien être puisque relégué au second plan de celui de mon jeune locataire.

Parfois même, au delà des considérations superficielles telles que mon physique, je me surprends à la peur la plus extrême. Celle de traverser tout cela potentiellement au péril de ma vie. Je m’imagine sans vie au terme de mon épreuve, pour x ou y raison, épuisement, complications ou mauvaise prise en charge médicale, et en arrive à me demander si le jeu en vaut la chandelle.

L’assomante vérité que je pensais connaître mais que j’ai réellement sous estimé est qu’il est impossible de complètement se préparer à cette expérience. Ni aux potentiels symptômes physiques, ni aux difficultés psychologiques qui accompagnent ce moment.

Je ne pense pas qu’il existe de "solution", mais en cette nouvelle année je me promets de faire preuve d’une totale compassion.
De la compassion pour l’âme innocente en mon sein qui n’a aucune conscience de son influence sur ma personne et à qui je ne tiens pas rigueur de mes maux ainsi que pour ma propre personne et toutes mes pensées que je ne peux contrôler, que je suis en droit d’avoir, et surtout que je me dois de pardonner.

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J'ai des jolis mots, parfois.

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