De l’importance de s’aimer inconditionnellement

J’ai des locs.
Elles poussent sur ma tête depuis bientôt 8 ans maintenant. Aujourd’hui je me lève avec l’envie soudaine de les couper, laisser mes cheveux faire leur vie, puis potentiellement recommencer des locs dans quelques mois. Mais j’hésite. Et j’ai peur de ce que cette hésitation peut vouloir dire sur la relation que j’entretiens avec mes cheveux, sur la relation que j’entretiens avec moi même. Peur de découvrir que mon amour propre à des conditions.

Plus jeune, ma mère se positionnait absolument contre défrisage, tissage ou encore perruque, j'ai été catégoriquement interdite de toutes ces options durant mon enfance et mon adolescence. Je ne connaissais que le soin de mes cheveux naturels, nattes, tresses et afro toute l'année. Ou bien, quand ma mère l'acceptait, je passais quelques semaines avec ce qu'aujourd'hui j'appelle braids mais que mes coiffeuses dans les années 2000 appelaient "rajouts".

À la fin de mon lycée, ma mère avait déjà passé le cap. Elle aussi avait rêvé de locs toute sa vie, mais ne m'avait autorisé à faire de même qu'à l'âge de 17-18 ans. Sa décision venait directement d'une crainte partagée, je pense, par beaucoup de mère noires de sa génération. Elle avait peur. Selon elle, avoir des locs, surtout à mon jeune âge, représentait un frein supplémentaire à mon intégration dans cette société. Une caractéristique visible qui en plus de ma peau foncée ne ferait que m'empêcher d'accéder au traitement, à l'éducation et même à la carrière professionnelle que je méritais. Le tout dans un pays qui n'hésitait déjà pas à me discriminer et me maltraiter, depuis la petite enfance, pour ce que j'étais.

Mais il n'y avait aucun moyen de me dissuader. Je n'aurais sûrement pas su expliquer pourquoi à l'époque, mais j'étais absolument certaine de vouloir ces locs. Je ne sais pas si j'y voyais une rébellion esthétique, si j'aspirais à ressembler à ma mère, ou si déjà j'y percevais un début de démarche spirituelle. Peut être un peu de tout cela.

Quoi qu'il en soit j'ai marché d'un air déterminé vers mon lieu de rdv le jour fatidique où j'ai décidé de sauter le pas.
Il existe de multiples façons de démarrer des locs. Certains préfèrent laisser leurs cheveux free-former, d'autres commencent par de simples vanilles, parfois les gens préfèrent l'efficacité du crochet. Personnellement en 2013 je ne m'y connaissais pas autant que maintenant, j'ai donc banalement suivi les conseils de ma coiffeuse de l'époque et j'ai opté pour des twists.
Moi qui m'était présenté fièrement avec un afro épais et haut fait de cheveux crépus et volumineux, je suis sortie du salon ce jour là avec des twists d'environ 4 ou 5 centimètres.

L'euphorie qui envahissait mon corps préalablement avait disparu. Mon ignorance et mon absence de recherches avaient fait qu'au fond, je n'avais aucune idée de ce à quoi j'allais ressembler à la sortie de ce rendez-vous. Jamais mes cheveux n'avaient eu l'air aussi courts. Aussi plats. Aussi fins.

J'étais une jeune fille noire, amoureuse de ses cheveux naturels certes, mais ayant tout de même internalisé les critères de beauté factices supposés me sauver de la laideur masculine qu'on m'attribuait d'office pour des raisons aujourd'hui évidentes : mon corps n'était pas mince mais musclé, ma peau n'était pas claire mais bien foncée, mon nez et ma bouche n'étaient pas étroits mais bien remplis, mon tempérament n'était pas assez délicat et ainsi de suite.

La vérité est que je ne savais pas m'aimer à cet âge. Je n'appréciais ni mon corps, ni mes traits, ni ma voix grave, ni mon teint. Autant de choses que j'ai évidemment appris à chérir aujourd'hui et que je ne changerai pour rien au monde, mais qui semblaient être la source des violences verbales, physiques et psychologiques que je subissais à répétition.

Dans mon jeune esprit rendu malade par les messages de haine envoyés par cette société et ses membres, seuls mes cheveux étaient dignes de mon amour.
Ils étaient moqués bien sûr, faisaient de moi une cible facile pour les personnes non noires de mon quotidien qui s'amusaient à les couper, tentaient d'y mettre le feu, profitaient d'un moment d'inattention de ma part pour y cacher des choses, quand ils n'y plongeaient pas leurs mains sales par surprise et sans mon autorisation... Mais malgré tout cela, ils faisaient ma plus grande fierté.

Paradoxalement ils ne ressemblaient en rien à l'idéal capillaire qui m'était vendu, mais ils en possédaient les qualités : volumineux, brillants et surtout, SURTOUT, visiblement longs.
Pendant des années à remplir le rôle de "garçon manqué" dans lequel j'étais, certes, comfortable mais qui aux yeux du monde était la seule option acceptable pour moi, je rangeais mes aspirations à une potentielle féminité dans mes cheveux. Comme s'ils étaient ma porte de sortie vers un monde qui relevait de l'utopie pour moi, dans lequel l'accès à cette féminité normée me rendait digne de recevoir respect, amour et affection. Autant dire de la science fiction pour la jeune femme complexée et relayée au rang de "bonhomme" que j'étais.

(Je précise "digne de recevoir respect, amour et affection" car c’est un principe bien different de la simple objectification. J’aspirais au respect et à l’amour pour ne plus être le réceptacle des fantasmes racistes et pervers de ceux qui me méprisaient autant qu’ils voulaient "m’essayer". Malgré cette étiquette de garçon, j’étais tout de même consciente de la sexualisation dont je faisais l’objet. Enfant, de la part d’élèves de mon âge qui s’amusaient à me toucher la poitrine ou les fesses, à plusieurs et évidemment sans mon consentement, lors de jeux de groupes. Ou d’adultes qui passaient facilement outre mon jeune âge car mon corps était celui d’une "vraie femme". Adolescente, de la part de garçons qui m’exprimaient leur excitation mais jamais en public de peur d’avoir honte. Jeune femme, de la part d’hommes qui vantaient la réputation de ma supposée sauvagerie sexuelle et celle de mes semblables. Autant de paroles et d’actes qui me confortaient dans l’idée que je n’étais bonne qu’à ça, et me poussaient à désirer le traitement dont bénéficiait les jeunes femmes autour de moi. Celles à qui on déclarait ses sentiments publiquement, celles qu’on jugeait trop pures pour les coups d’un soir mais plutôt dignes de relations durables. Celles qui ne me ressemblaient pas en somme.)

Alors le jour du départ de mes locs, avec mes twists plaqués sur ma tête, presque invisibles à l'oeil non accoutumé, mes rêves se sont brisés.

C'est à ce moment précis que j'ai réalisé l'amour profondément malsain que je cultivais pour mes cheveux. Un amour conditionnel. Je ne les aimais pas parce qu'ils étaient miens. Je ne les aimais pas parce qu'ils faisaient partie intégrante de ma personne et de mon identité. Je ne les aimais pas parce qu'ils étaient sains.
Je les aimais parce qu'ils étaient longs.
Parce que j'estimais que mon degré de féminité était déterminé par le nombre de centimètres de cheveux sur ma tête. Et à l'instant où le shrinkage a fait disparaitre ce seul aspect de ma chevelure, mon amour pour elle a disparu. Et par extension, mon amour pour ma propre personne s'est fissuré comme une bâtisse en ruines.

À ce jour je suis incapable de savoir quelle longueur exacte font mes locs. Elle touchent le bas de mon dos. Si je patiente encore quelques mois, elles arriveront sûrement au niveau de mes fesses.
J'aime à penser que la relation que j'entretiens avec elle est bien plus profonde qu'il y a quelques années.

Malgré un début chaotique, elles ont fini par frôler mes oreilles, puis ma nuque, un mouvement perpétuel a commencé à les habiter. Elles prenaient doucement mais sûrement de l'épaisseur et du poids. Après le désespoir des courtes locs pendant un an, j'ai vécu ce moment comme une renaissance. Avec le temps j'ai vu chaque locs adopter sa propre taille, sa propre forme, toutes différentes les unes des autres. Comme des enfants qu'on guide et qu'on élève avec amour, chacune avait son propre caractère.

Peu à peu mon évolution s'est calquée sur la leur, plus elles poussaient plus je me sentais proche des miens, au sens familial, généalogique et communautaire. Plus elles prenaient des allures ressemblantes à des racines d'arbre, plus j'affinais mon rapport à mon identité et mon histoire.

Je suis, ou plutôt j'étais, convaincue de la légitimité de mon amour pour elles et ce qu'elle représentent. Je me felicitais de m'être échappé du piège de la superficialité d'un idéal qui ne me correspondait pas. Par dessus tout j'etais certaine que mon rapport fort à ces locs relevait dorénavant de bien plus que leur simple longueur et de la fausse définition de féminité que cette dernière pouvait représenter.

Je ne suis plus une enfant. Je sais aujourd’hui que mes cheveux qu’ils soient inexistants, courts ou longs n’ont aucune influence sur le degré auquel je suis autorisé à me considérer comme féminine.
Je sais que couper mes locs, réapprendre à m’occuper de mon afro, passer du temps à le choyer, pourrait m’être bénéfique.
Pourtant j’hésite.

J’hésite parce que j’ai peur de réaliser que malgré tous mes efforts, tout mon travail de remise en question, les leçons que je pensais avoir retenues, je ne sois toujours cette jeune fille accrochée à la longueur de ses cheveux parce qu’incapable d’aimer pleinement le reste de son être.

J’hésite parce que j’ai peur de détruire les années de patience et d’attention qui ont été nécessaires pour en arriver au stade où je suis aujourd’hui. J’ai peur de ma réaction en voyant, pour la première fois depuis 8 ans, mon visage dégagé, sans cheveux assez lourds pour tomber et l’encadrer.

J'ai peur que mon hésitation à me séparer de mes locs ne soit pas due à l'amour légitime que je leurs porte pour tout le vécu qu'elles incarnent, mais plutôt à un reste de complexes qui stagnent en moi en dépit de mon acharnement à les erradiquer.

Mais si je ne les coupe pas, si je ne tente pas, comment obtenir une réponse ? Je redoute qu'un refus d'essayer ne me condamne à douter de la vraie nature de mon affection. Et, dans l'éventualité ou je suis effectivement encore enchaînée contre mon gré à des injonctions esthétiques sexistes et racistes, que mon refus d'essayer, et donc de sortir de cette zone de confort, ne m'empêche d'effectuer le travail nécessaire pour m'en liberer.

Ne m’empêche d’aimer sincèrement et profondément mes cheveux, de m’aimer moi. Pas juste pour l’image créée de toutes pièces sur les cendres de ma “haine de soi” mélangées aux graines d’amour propre plantées après prise de conscience de ma prétendue pleine valeur. Pas seulement pour l’importance involontairement politique de revendiquer chacun de mes attributs physiques.

Je veux m’aimer par simple gratitude d’être qui je suis. Je ne veux pas m’aimer à d’autre fin que parce que je le peux et le mérite.

Définir l’amour que l’on mérite de se donner par des critères imposés par autrui ou par soit même, c’est le fragiliser d’emblée.

S’aimer inconditionnellement, par définition, ne soumettre son amour propre à aucune condition, c’est rentre ce sentiment inébranlable. C’est s’assurer que la source ne se tarira jamais.

--

--

J'ai des jolis mots, parfois.

Love podcasts or audiobooks? Learn on the go with our new app.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store