Accoucher d’une fille, ou comment sacrifier une nouvelle victime sur l’autel de la misogynoir

Mon monde a à nouveau basculé.

Je pensais ce sentiment révolu. Que rien ne pourrait se comparer à la sensation ressentie lorsque j’ai pris conscience de ma grossesse.

Pourtant l’univers m’a à nouveau joué un tour. Je porte une fille. Du moins, le fœtus que je porte possède un appareil génital considéré féminin. Il va de soi que lorsque ma petite locataire aura quitté les lieux et sera en âge de penser sa propre identité et communiquer avec moi, elle sera libre de confirmer ou non son harmonie avec le genre qui lui est présentement assigné. En attendant, par souci de simplicité, je me réfère à mon futur enfant comme une « elle ».

Une chose est certaine, ce qu’elle ne sera jamais c’est un homme cis. Depuis cette annonce puis cette réalisation, ma joie de savoir que je porte un petit être en bonne santé a laissé place à un sentiment bien plus funeste : je vais mettre au monde une énième victime de la violence misogyne et raciste de cette société. Voilà une semaine que cette pensée m’obsède. Je m’apprête à donner la vie à une enfant qui n’a pas demandé à naître et qui pourtant sera dans l’obligation de subir agressions et abus, qu’ils soient physiques ou psychologiques, dont je ne pourrais jamais la protéger en intégralité.

L’idée que l’égoïsme qui m’a poussé à la créer l’oblige à vivre une vie de souffrance, par pure conséquence de son identité, est une évidence qui pourtant me ronge.

L’une des choses fascinantes de la grossesse est la façon dont elle a tendance à vous faire « pendre conscience » de choses que vous saviez déjà, du moins que vous pensiez savoir. Je ne suis ni dupe ni naïve, ni même débutante dans la compréhension de ce que sont les concepts de misogynoir ou même d’intersectionnalité, d’une part à cause de mon vécu en tant que femme noire queer, d’autre part par mon besoin au fil des années de trouver les mots adéquats pour qualifier ce vécu.

Le simple fait d’exister a réussi à me persuader que j’avais déjà eu mon grand moment de réalisation de l’ampleur, de la place énorme que prennent les violences misogynes et racistes.

Je n’étais qu’une enfant lorsque des garçons s’amusaient à me pourchasser, m’immobiliser, et toucher mon corps sous couvert de « jeu ». Je n’étais qu’une enfant lorsque des garçons faisaient la liste de mes caractéristiques physiques qui malgré mon jeune âge m’apparentaient visiblement à une actrice porno. J’étais toujours enfant lorsque des hommes adultes me signifiaient leurs désirs sexuels, me suivaient dans la rue en s’agrippant l’entre jambes sur le chemin de l’école, manquaient de causer un accident en voiture parce que trop occupés à fixer avec une intensité malsaine le décolleté d’une pré-adolescente.

Je n’ai pas eu le temps d’atteindre mes 18 ans avant que plusieurs jeunes hommes justifient leur attirance pour moi par le désir d’expérimenter mon corps, leur curiosité piquée par ce qui se disait sur « les meufs noires au lit », leur description de ma personne composée à 90% du champ lexical animal, bestial, leur envie de faire de mon corps le champs de bataille d’une fausse révolution puérile contre des parents allergiques à l’idée d’avoir une belle fille noire, confirmant en ce faisant leurs propre biais racistes et/ou coloristes.

J’étais toujours une enfant quand des adultes en charge de mon éducation académique s’emparaient de chacun des moments où je trouvais le courage de verbaliser mon mécontentement, de mettre en lumière les injustices que je vivais, pour me tourner en dérision, m’afficher aux yeux de tous comme une menace pour leur intégrité physique, une bombe sur le point d’exploser. Je n’étais pas un être humain doté de bon sens et de capacité de réflexion, j’étais une bête sauvage, une enfant hystérique dont le seul but était de causer le chaos.

Autant de choses qui ont débutés extrêmement tôt et se sont évidemment poursuivies dans ma vie d’adulte. Des violences médicales, gynécologiques, et mauvais diagnostics que j’ai subis spécifiquement parce que « oh vous êtes solides vous autres, arrêtez de faire comme si vous aviez mal », aux traitements empoisonnants et ultimement nocifs justifiés pas un « je me doutais que vous étiez hyper fertile, c’est souvent les femmes comme vous, faut absolument qu’on limite ça, je vais trouver un traitement ».

Des conflits académiques et professionnels lors desquels on a permis à des hommes blancs de m’humilier ou m’agresser sur la place publique mais où ma volonté de rétorquer était considérée comme « une extrême violence qui ne sera pas tolérée ».

Des violences physiques administrées par un ancien partenaire qui a eu le temps de traîner mon corps par mes cheveux sur un trottoir parisien sans que personne ne juge utile d’intervenir, au viol conjugal impuni qui me hante à ce jour.

Toutes ces plaies, toutes ces expériences, tous ces traumas, ma mère n’a pas pu m’en protéger. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir fait de son mieux. Je suis l’enfant de la prudence et la méfiance faite femme. Je suis la progéniture d’une mère qui m’a défendue bec et ongles sans hésitation contre les bourreaux de ma vie dont elle apprenait l’existence, qui très tôt m’a mise en garde contre les dangers que j’encourrais en mettant simplement le pied hors de chez moi. Qui a établit des règles dès mon plus jeune âge, non pas pour m’empêcher de vivre pleinement mon enfance et mon adolescence, mais en faisant l’effort de trouver un réel équilibre entre me donner la liberté d’expérimenter tout en s’assurant que je rentrais saine sauve et accompagnée dans son foyer chaque soir. Elle l’a fait parce que rien de ce que j’ai pu vivre ne lui était étranger.

Elle a tout fait, tout essayé, elle a versé sueur et larmes dans le breuvage doux mais empoisonné qu’est la maternité, et malgré cela, son enfant est meurtri par les coups littéraux et figurés que la misogynoir de ce monde lui a infligé.

C’est pour toutes ces raisons que je perds le sommeil. La réalisation qu’incessamment sous peu, je serais à mon tour entièrement responsable de la sécurité physique et émotionnelle d’une personne, tout en étant dans l’incapacité de pouvoir la garantir complètement. La réalisation que même si je me bats jusqu’à mon dernier souffle, que j’essaie au mieux d’instaurer un climat qui lui permettra de me parler de ses combats personnels, je mourrais sans connaître réellement l’étendue des horreurs qu’elle a vécue. Je pensais déjà le savoir, pourtant l’imminence de ma mission m’a plongé dans une vertigineuse chute.

Je revis chacune de mes blessures, et moi qui était certaine d’en avoir saisi la gravité extrême, j’imagine mon enfant en être victime, et je suis prise de nausée. Mon souffle se coupe, ma cage thoracique semble se rétrécir, mes sanglots deviennent incontrôlables. La violence que ma progéniture est susceptible de subir me fait tourner la tête, je découvre un dégoût et une haine profonde que j’étais persuadée de déjà ressentir, mais dont la force s’est invraisemblablement décuplée, une chose que je pensais impossible.

Décider de devenir parent est par principe égoïste, l’enfant conçu ne demande jamais à vivre, c’est un choix unilatéral fait sans son consentement dont il devra pourtant assumer toutes les conséquences. Des conséquences dont nous, parents, somme pourtant conscients puisqu’il a été établi il y a bien longtemps que vivre, c’est souffrir. Pas uniquement, mais la douleur, physique ou mentale, nous permets de pouvoir la différencier de nos moments de bonheur, de joie, de satisfaction.

Ajoutons à cela, les facteurs identitaires que sont la race (sociale), l’appartenance culturelle, le genre etc… et on obtient un cocktail intersectionnel de tourments qui viennent s’additionner à la torture que garantie déjà l’existence. Le désir de maternité m’ayant poussé au caprice de mener à bien ma grossesse revient à volontairement infliger à mon enfant, ma fille, ces épreuves de feu, alors même que mes propres brulures n’ont pas atteint la cicatrisation.

Je m’apprête à offrir au monstre de la misogynoir une nouvelle proie, une combattante involontaire à qui je ne pourrais jamais fournir assez d’armes pour qu’elle sorte totalement indemne de la bataille. Je suis arrivée dans ce monde de la même manière qu’elle, dans une position de faiblesse face à la violence misogyne et raciste systémique de nos civilisations, porteuse des traumas générationnels gravés dans l’adn de toutes mes mères depuis des décades voir des siècles qu’elle trouvera à son tour en son sein en plus de devoir supporter les siens.

Je n’en ai jamais voulu à ma mère d’être à l’origine de mon existence, mais je ne l’en remercie pas non plus. J’estime lui devoir amour et respect pour toutes les choses qu’elle a fait pour mon bien, mais pas pour le simple fait d’avoir un jour décidé de pousser un savant mélange de ses gènes mêlés à ceux de mon père. Ma fille ne me devra aucune gratitude pour lui avoir imposé la vie, moi en revanche je lui dois de rendre ce fardeau le plus léger possible. Un fardeau dont j’imaginais connaitre le poids mais qui me semble infiniment plus lourd lorsque je l’imagine le porter.

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J'ai des jolis mots, parfois.

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